Biens spoliés conservés pour l’Histoire

Le 28/12/2017
- Culture

Depuis les années 50-60, le musée des Beaux-Arts et la bibliothèque centrale conservent des tableaux et des livres, récupérés par les Alliés puis déposés par l’Etat après la Libération. Ces biens ont été volés par les nazis pendant la Seconde guerre mondiale dans des collections publiques et privées. Les tableaux, livres, tapisseries… ont voyagé dans toute l’Europe avant d’arriver à Tours, déposés par les Musées Nationaux Récupération, les MNR. Il s’agit d’un dépôt temporaire, dans l’attente que les propriétaires (ou leurs descendants) se manifestent pour récupérer leurs biens. Au travers de la petite histoire de ces objets, c’est tout simplement la tragédie de la Seconde guerre mondiale qui se dévoile.
Dans la maison de campagne d’Hermann Göring : des œuvres d’art pillées dans toute l’Europe
Tableau de Le MoyneVoir l'image en grand © Musée des Beaux-Arts de Tours/Repro Dominique Couineau Le tableau de François Le Moyne "Baigneuse et sa suivante" a été déposé en 1952 au musée des Beaux-Arts sous la cote MNR 96. Il figurait dans les collections d’Hermann Göring.

Cette vaste opération de récupération des œuvres d’art pillées a été popularisée en 2014 dans le film de Georges Clooney Monuments Men. En Allemagne, à la Libération, de gigantesques entrepôts – Central Collecting Point - sont ouverts pour répertorier les œuvres volées par les nazis. En France, pendant l’Occupation, c’est grâce au travail méticuleux et clandestin de Rose Valland (1898-1980), attachée de conservation au Musée du Jeu de Paume de Paris, que beaucoup d’œuvres ont pu être répertoriées avant leur départ pour l’Allemagne et l’Autriche, facilitant ainsi la restitution de beaucoup d'entre elles après la guerre. Dans le film Monuments Men, Rose Valland est incarnée par l’actrice Cate Blanchett. Le musée parisien, réquisitionné par les Allemands de 1939 à 1944, servait en effet de dépôt aux œuvres pillées. Après la Libération, l’Etat a mis en dépôt dans les musées de région (de 1950 à 1965 à Tours) ses œuvres d’art dont les propriétaires, qui n’habitaient pas forcément en France, n’ont pas été retrouvés à ce jour.

Photo Monuments Man RorimerVoir l'image en grand © National Archives and Records Administration, College Park, MD Mai 1945 au château de Neuschwanstein. Le Monuments Man James Rorimer supervise le transport de tableaux par les G.I.'s.

Au début des années 30, un plan de protection des collections nationales avait été élaboré. A partir de 1939, des châteaux comme ceux de Chambord ou Cheverny servirent de lieux de dépôt pour des collections nationales, celles du Louvre par exemple. Ils étaient en effet situés loin des villes et des voies de circulation pour mettre les oeuvres à l'abri des bombardements. C'est ainsi que la célèbre Joconde séjourna à Chambord. Plus proche de nous, le château d'Azay-le-Ferron (propriété de la Ville de Tours depuis 1951) fut réquisitionné à partir de septembre 1943 pour abriter les collections nationales venues d'Epinal, de Bourges... De la même manière, le château de l'Orfrasière (Nouzilly) a abrité, dès 1942, des oeuvres venues du musée des Beaux-Arts de Tours.

Sur le site du ministère de la Culture, un répertoire permet de faire des recherches sur les œuvres issues des MNR. Prenons l’exemple de deux tableaux conservés à Tours.

Image du tableau La LeçonVoir l'image en grand © Musée des Beaux-Arts de Tours Le tableau "La Leçon" est arrivé en Autriche pendant l’été 1944. Récupéré par les Alliés, il a été déposé au musée des Beaux-Arts de Tours en 1957 sous la cote MNR 289.

Le tableau La Leçon est une œuvre du XVIIIe siècle de Salvator Francesco Fontebasso. La peinture a été achetée 850 000 F le 1er juillet 1944 par le représentant d'un hôtel des ventes autrichien à un prétendu spécialiste dans l’exportation de biens. Il a ensuite été acquis 15 000 RM le 29 juillet 1944 pour rejoindre les collections du Führermuseum de Linz (Autriche), un projet de musée gigantesque imaginé par Adolf Hitler. Le tableau est enregistré au Central Collecting Point de Munich sous le n°33844. Le tableau est attribué en 1950 au musée du Louvre par l’Office des Biens et Intérêts Privés, un organisme qui a fonctionné de 1919 à 1994 et qui a pris la suite des MNR en 1950, puis déposé au musée des Beaux-Arts de Tours le 3 septembre 1957. Le tableau est actuellement exposé au rez-de-chaussée du musée. Une reproduction de ce tableau - l’original ne peut pas sortir de France - a fait partie d’une exposition itinérante au Japon (1994-1995) et a servi à une exposition des musées de la région Centre Val de Loire (1996-1997) dédiée aux peintures italiennes. D’autres œuvres du même auteur, issues des MNR, sont également conservées au musée Ingres (Montauban) et au musée du Louvre. L’œuvre de Fontebasso Saint-François de Paule, représenté dans une niche a été restituée le 19 mars 2013 à son légitime propriétaire, un Américain dont le grand-père a été dépouillé, déporté et assassiné lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1939, parce qu’il était juif.

Repro du tableau "Histoire de Camille"Voir l'image en grand © Musée des Beaux-Arts de Tours Le tableau Histoire de Camille avait été envoyé en 1941 en Allemagne pour Hermann Göring. Dépôt en 1952 au musée des Beaux-Arts de Tours sous la côte MNR 240.

Le panneau d’1m40 de large, intitulé Histoire de Camille, scène de tournoi a été réalisé vers 1460-1470 par un auteur anonyme, issu de l’École italienne. Le tableau a fait partie de collections privées parisiennes dans les années 30. Il est acheté le 3 mai 1941 à Paris pour 30 000 RM par un Munichois pour Hermann Göring, commandant en chef de la Luftwaffe et ministre de l’aviation, condamné à mort à l’issue du procès de Nuremberg pour son implication dans les crimes du régime nazi. Dans sa résidence de campagne Karinhall au nord de Berlin, Göring possédait une importante collection d’œuvres d’art pillées dans toute l’Europe. En 1943, il en fit mettre une partie à l’abri dans une mine de sel en Autriche. L’autre partie fut envoyée en janvier 1945 dans des trains spéciaux à Berchtesgaden, ville de villégiature d’Adolf Hitler, afin de les protéger dans des tunnels puis dans un bunker conçu pour la protection antiaérienne. Une partie des tableaux fut volée dans les trains à la fin de la guerre. Le tableau Histoire de Camille est enregistré par les Alliés au Central Collecting Point de Munich sous le n°5130. Il est attribué au musée du Louvre en 1950 avant de rejoindre les collections du musée des Beaux-Arts de Tours le 29 mai 1952. À l’instar de La Leçon de Fontebasso, la peinture a servi lors de l’exposition des musées régionaux sur les peintures italiennes.

Télécharger la liste des oeuvres d'art issues de la récupération artistique en dépôt au musée des Beaux-Arts de Tours.

Des livres ayant appartenu au dauphin Louis de France, fils de Louis XV

Les livres ont également été concernés par les spoliations. Peu de bibliothèques publiques sont l’objet du pillage des occupants, à l’exception des bibliothèques alsaciennes et mosellanes. Les vols de masse touchent les bibliothèques institutionnelles juives, slaves, franc-maçonnes et de partis politiques du Front populaire. Le patient travail de Martine Poulain sur les bibliothèques en France de 1940 à 1944 a permis d’en savoir plus. Au moins cinq millions de livres sont ainsi confisqués. L’auteure de « Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation » (2008, Gallimard) répertorie une liste de 1 700 personnes et institutions spoliées de leur bibliothèque.

On y apprend ainsi que des familles tourangelles ont été privées de tout ou partie de leur bibliothèque (181 volumes pour l’une, 800 volumes pour l’autre) ainsi que des loges maçonniques (400 à 500 ouvrages en 1940 pour l’une, 1 000 volumes et du mobilier expédiés au musée Rosenberg de Berlin-Charlottenburg pour une autre, 3 000 volumes pour une troisième), etc. Si certains livres ont pu retrouver leurs propriétaires car ils étaient facilement identifiables, d’autres ont été détruits pendant la guerre ou sont toujours en attente de retrouver les étagères où ils étaient précieusement conservés.

Photo du livre "La Jérusalem délivrée"Voir l'image en grand © Bibliothèque municipale/Repro François Joly "La Jérusalem délivrée" est un poème épique écrit en 1581 en italien par le Tasse. Cette édition de 1768 a été déposée à la bibliothèque en 1951 (cote Rés. 4756).

À partir de 1949, l’Etat effectue un dépôt dans plusieurs bibliothèques en région, en priorité dans celles qui possèdent des collections patrimoniales et qui ont subi des dommages de guerre. À Tours, une grande partie des collections ont été détruites lors d’un terrible incendie après les bombardements de juin 1940. Environ 380 livres ont été mis en dépôt à Tours dans l’attente que les propriétaires se manifestent. Ils sont conservés parmi les trésors de la bibliothèque centrale.

Pour en savoir plus sur les livres spoliés, consulter la page dédiée sur le site du réseau des bibliothèques municipales de Tours.

Photo de la bibliothèque détruiteVoir l'image en grand © Archives municipales Place Anatole France. Une grande partie des collections de la bibliothèque ont brûlé lors des bombardements de juin 1940.

Retrouvez ici la liste des 96 livres les plus notables issus de la Récupération artistique et mis en dépôt à la bibliothèque centrale dans le fonds patrimonial.

Lien vers la photo du livreVoir l'image en grand © Bibliothèque municipale/François Joly 6 tomes de l’édition de 1738 de "l’Introduction à l’histoire générale et politique de l’Univers" sont conservés à la bibliothèque depuis 1950 sous la cote Rés. 4783/2-7. Les volumes sont marqués aux armes du dauphin Louis de France, fils de Louis XV et Marie Leczinska.

Des tableaux conservés à Tours ont-ils retrouvé leurs propriétaires ? Quel statut juridique pour ces biens déposés par l’Etat à Tours ? Quelles démarches pour les propriétaires où leurs ayant-droits ? Pour en savoir plus, consultez le magazine municipal Tours & Moi de janvier-février 2018 (page 29), qui sera diffusé dans les boîtes aux lettres à partir du mardi 2 janvier.