Interview de Christophe Bouchet, Maire de Tours

Le 08/01/2018
- Municipalité

Christophe Bouchet, maire de Tours, devant l'Hôtel de VilleVoir l'image en grandLe nouveau Maire de Tours, Christophe Bouchet, a accordé une très longue interview au journal Tours&Moi.
La voici reproduite dans son intégralité.





Quels sont vos premiers souvenirs de Tours ?

Tours, ce fut d’abord le jardin de mon grand-père, rue Gay-Lussac. C’était un pêcheur à la ligne invétéré. Il avait sa barque sur le Cher. Son univers allait de la rivière au potager et comme il était cheminot, il se plaisait dans ses multiples ateliers, incroyables capharnaüms. Je me souviens, sa mobylette, sa « bleue », cernée par un fatras de pièces de récupération, d’objets recyclés et de matériel de pêche. Par mes attaches maternelles et tourangelles, je considère Tours comme ma ville nourricière.

Votre mère était directrice d’école. L’école vous poursuivait-elle à la maison ?
Ma mère a dirigé une école privée. Elle se situait à l’angle des rues Victor Laloux et des Minimes. Elle dispensait des cours du soir pour adultes inscrits dans une formation professionnelle continue, si bien qu’elle rentrait tard, vers 20h. Je n’ai donc pas vraiment été bousculé par la figure du professeur. D’ailleurs, elle était assez libérale et ma jeunesse dans Tours, assez libérée. Nous avions connu quelque temps la région parisienne et le département de l’Aube. Quand nous nous sommes finalement installés à Tours, je fus autorisé à faire du vélo en ville, et elle m’a vu encore moins. Je peux dire que je connais très bien les rues de Tours pour les avoir sillonnées dans tous les sens.

Votre père décède quand vous avez 7 ans, l’âge de raison. En quoi cette épreuve a-t-elle modifié la manière dont vous appréhendez le monde encore aujourd’hui ?
L’impact, pour un enfant, est gigantesque. Il est difficilement mesurable pour qui n’a pas connu une perte de cette nature. En général, on pense que les figures parentales, avec le temps, s’effacent mais en réalité, elles nous encombrent même si l’on nie leur influence au temps présent. C’est le legs d’une sensibilité qu’on voudrait cacher parfois, c’est aussi une force qu’on veut démontrer à une personne qui n’est plus là.

La figure du « self-made-man » vous intrigue. Des personnages atypiques, comme Bernard Tapie, suscitent-ils chez vous, si ce n’est l’admiration, une vraie fascination ?
Je n’ai pas d’admiration pour Tapie. En revanche, l’incroyable énergie du bonhomme, son animalité, en ont fait, pour moi, un fascinant « objet d’étude », révélateur du système politique français. J’ai travaillé à Tours, Marseille, Lille, Paris pour l’Agence France Presse, ensuite pour Le Nouvel Observateur. Mes vingt ans de journalisme ont placé sur ma route bien d’autres vies, certaines romanesques. Leur réussite avait tenu à une intuition extraordinaire, à cette faculté de l’esprit qui consiste à comprendre très vite un environnement, ses rouages, et enfin à décider du moment opportun de lancer une idée. Chemin faisant, j’ai rencontré deux fortes personnalités : l’une dans le monde du foot, l’autre dans la politique. Le premier s’appelait Robert-Louis Dreyfus, le second, Jean-Louis Borloo, enfant du XVIème arrondissement dont « l’adaptabilité » dans son rapport à l’autre, faisait fi des appartenances sociales, suscite l’admiration.

Des personnages de La Comédie humaine de Balzac (né à Tours), Baudelaire disait qu’ils « sont des âmes chargées de volonté jusqu’à la gueule ». Remettre à l’honneur Balzac à Tours, n’est-ce pas vous encourager, et les Tourangeaux aussi, à se doter des mêmes qualités ?
Allez plus loin dans la citation. Baudelaire écrit aussi : « J’ai mainte fois été étonné que la grande gloire de Balzac fût de passer pour un observateur ; il m’avait toujours semblé que son principal mérite était d’être visionnaire, et visionnaire passionné. » Sans en tirer « grande gloire », mon expérience de la « vraie » comédie humaine m’a appris une chose : ce n’est pas « le personnage » du Maire et son costume qui comptent, ni même les conditions de son élection. Ce qui importe, c’est la vision ambitieuse qu’un individu nourrit pour sa ville telle qu’il l’imagine dans 20 ans. C’est aussi la passion qu’il (ou elle) mettra à la servir pour qu’avec ou sans lui, la population en récolte les fruits demain. S’il fallait s’encourager à disposer d’une qualité à Tours, évidemment, ce serait d’être balzacien ! Ne pas l’être dans l’âme et dans l’ambition, « jusqu’à la gueule » si possible, comme l’a écrit Baudelaire, ce serait un comble dans la ville même où Balzac a poussé son premier cri.

Par son aura, Balzac, monument littéraire, apparaît pour Tours comme « l’homme providentiel ». Existe-t-il en politique des pendants aussi exemplaires à cet écrivain ?
De Gaulle mis à part, les derniers politiciens de la trempe de Georges Pompidou – bâtisseur hors norme pour la France – sont des hommes issus de l’après-guerre et de la reconstruction. Avec du bon sens et de l’ambition, ils pouvaient encore se poser, dans un contexte particulier, en « homme providentiel ». Ils étaient les derniers. À l’heure des réseaux sociaux, du jugement permanent, du zapping, c’est impossible. À Tours, Jean Royer a eu des intuitions remarquables dont il a laissé un bel héritage à Tours, d’autres choses l’étaient moins, il a sa statue, mais peu importe, il n’était pas prisonnier de cette logique qui consiste à déboulonner à tout-va.

Est-il nécessaire de faire de la politique pour faire de grandes choses pour sa ville ?
Oui et non. De nombreux talents vivent à Tours, certains sont dévoués à l’autre, qu’il soit en situation de précarité ou de handicap, certains sont capables de faire des choses merveilleuses, mais à leur échelle, celle du quartier par exemple. Ils ne veulent pas forcément se mêler de politique qui, forcément, voit les choses à une échelle plus grande. Le cœur du problème est là : le politique a tellement été gâché par des scandales retentissants qu’on ne cherche plus, avec le même entrain, à transformer son altruisme en engagement politique, parce que s’engager en politique est presque devenu suspect.

Avant la politique, et après le journalisme, vous vous êtes intéressé au marketing sportif. L’objectif du journalisme est de « mieux informer », l’objectif du marketing est de « mieux vendre ». Comment expliquez-vous ce glissement dans votre parcours professionnel ?
Il s’est trouvé qu’entre les deux j’ai présidé l’Olympique de Marseille. Ce poste aurait bousculé tout individu normalement constitué. Je n’observais plus : j’étais dans l’obligation de satisfaire et de vendre. Ce fut un bain bouillonnant invraisemblable dans une période où se mêlaient des problématiques sportives, sociales, économiques. Marseille est une ville-monde et son club de foot était une collectivité dans la collectivité. Je ne parlerai donc pas de « glissement » mais, à l’issue de ces trois saisons à l’OM, d’un « accrochage ».

Quels enseignements avez-vous tirés de cette expérience ?
Qu’il ne faut pas s’en remettre uniquement à onze personnes sur un terrain. Pour autant, il faut reconnaître au football une vertu unique : il fédère une population qui, avant d’entrer dans le stade, ne se mélangeait pas forcément, et apporte un gain de notoriété important. On connaît les « Sang et Or » de Lens et son public. Qui connaît Arras, sa ville voisine ? Pour qu’une ville existe assurément sur une carte et dans les têtes, il faut la doter d’une image aussi puissamment évocatrice.

Tours n’a guère à voir avec Marseille, pas plus que la Touraine avec le Nord. Quant au football, Olivier Giroud (en équipe de France), ancien du TFC, disait qu’« ici ce n’est pas Lens », regrettant à demi-mot que ce sport n’enflamme à Tours que les passionnés...
Je ne suis pas tout à fait d’accord, mais j’en conviens : Tours n’a jamais été, comme certaines villes du Nord, au stade de « mort clinique ». Elle a été bombardée, elle a connu des pertes humaines et perdu une part importante de son patrimoine historique, certes, mais elle n’a pas eu besoin de puiser dans le football une ultime réserve d’oxygène pour se ressouder. Valenciennes, si. C’est un exemple. L’adversité dans laquelle la fermeture d’anciens sites sidérurgiques français a plongé des villes entières, a rendu « âpres à la vie » ses habitants. Je ne dis pas qu’à Tours on ignore la valeur de l’argent et du travail, mais nous n’avons jamais connu des coups de grisou de cette dimension. Notre capacité de rebond est donc moindre et les ressorts sont différents, il faut les comprendre, là encore. Depuis Louis XI, accompagné de sa cour, il est de tradition à Tours de vivre de la puissance publique. Sa force, en dépit du « glissement » vers Paris de la capitale des Rois, après que la Touraine a connu son apogée en 1500, est d’avoir conservé l’affection du pouvoir central, à son aise dans « le Jardin de la France ». Son hôpital y tient toujours une place prépondérante, avec des chercheurs remarquables ; les Armées s’y trouvent bien ; nos atours – cadre de vie et tourisme – sont enviables. Tours, c’est la France en modèle réduit, tertiaire essentiellement.

Et désindustrialisée…
Qu’on s’entende, Tours n’a jamais été une cité industrielle, mais une ville de services. Je ne crois pas aux rumeurs urbaines, à l’arrivée « providentielle » d’un industriel automobile du type de Toyota, comme à Valenciennes. Un investisseur, avant de poser ses valises, considère la sociologie d’une région, il en apprécie les qualités, les faiblesses, la main d’œuvre disponible, la tradition ouvrière. Nous n’avons plus construit de voitures depuis Roland Pillain. Cette aventure au début du siècle dernier était l’exception qui confirmait la règle.

Quelle est la règle ?
Nous devons nous appuyer sur ce qui a fait notre grandeur et assurer notre survie jusque-là : notre capacité d’invention en matière de santé et recherche, d’enseignements universitaires et de ressources humaines. Un Maire n’a pas pour vocation, ni le droit, de financer l’activité privée. En revanche, il lui appartient de bâtir un cadre qui la satisfasse. Si la pérennité d’une entreprise et de ses emplois nous échappe, les équipements en place doivent continuer d’être utiles aux habitants qui les ont financés, quoi qu’il advienne. En revanche, je trouve légitime la pression des élus, par exemple, pour conserver et conforter en Touraine la présence du Commissariat à l’Énergie Atomique, car cette activité fait partie de notre ADN.

Le philosophe Régis Debray souligne notre « américanisation » et cette tendance à faire primer l’image sur l’écrit, le « pitch » sur le contenu, la manière sur la matière. Vous-même connaissez les rouages du marketing.
La ville de Tours est-elle condamnée à devenir une marque comme une autre ?

Si la Touraine se distingue, c’est parce qu’elle a imprimé durablement l’image du raffinement, typiquement français, soit une histoire royale et savante, mêlée aux plaisirs simples de la vie, comme bien manger et faire une jolie balade. Notre chance, en raison ou non de cette « américanisation », se situe dans la possibilité d’offrir à nos visiteurs un retour aux sources des plus diverses et géniales inspirations. Ceci posé, l’industrialisation du tourisme, très maîtrisé outre-Atlantique, est un sujet sur lequel il ne faudrait pas s’endormir. Nous deviendrons autre chose qu’« une marque comme une autre » si nous sommes capables a minima de raconter autrement et plus efficacement ce que nous sommes et ce que nous faisons. Il faut savoir adapter nos contenus et notre marketing pour captiver et capter le plus grand nombre. À Tours, sur le thème de la promenade lettrée, gourmande, distrayante dans une ville apaisée, avec des propositions culturelles variées, nous pouvons satisfaire non seulement de nouveaux touristes, passés par les châteaux, mais aussi de futurs habitants ou de nouveaux investisseurs.

Faudrait-il pouvoir « matérialiser » cette fameuse « sagesse tourangelle »…
Cette sagesse tourangelle, qu’on a longtemps pris pour de l’endormissement, voire de la paresse, mérite d’être traduite jusque dans l’air que l’on respire à Tours et dans les paysages qui nous entourent. La nature de notre ville – nous sommes une ville d’eau et au patrimoine vert important – nous enjoint de répondre mieux encore aux impératifs du développement durable. « Matérialiser » cette sagesse n’est en soi pas si difficile : soignons les différents itinéraires de mobilité douce, aménageons de vrais passages à vélo, lançons de nouveaux franchissements de Loire, à pied ou à vélo (en limitant leurs confrontations) et, en parallèle, valorisons toutes nos actions environnementales. École par école, bâtiment public par bâtiment public, agissons contre les gouffres énergétiques. Évidemment, une voirie refaite ou des bâtiments propres ne semblent pas, a priori, hautement spectaculaires, mais pour la vie des gens, c’est important au même titre que la sécurité publique. Si les Tourangeaux vivent avec bonheur leur ville, les touristes ne manqueront pas d’y être sensibles à leur tour. C’est pourquoi « proximité » et «rayonnement » sont, dans l’esprit de cette municipalité depuis 2014, deux données indissociables. Quant aux « grands » projets, qui intéressent d’abord la presse, je ferai des propositions cette année.

Évoquant tout à l’heure notre ADN, ne pensez-vous pas que les anciennes imprimeries Mame, transformées en incubateur de startups, symbolisent une volonté de rupture, au nom de la modernité, avec cette « sagesse tourangelle » ?
L’imprimerie a été la startup d’hier. Un moyen de communiquer avec le monde. Qui aurait cru qu’elle en deviendrait le pivot ? On craignait qu’on ne se parle plus, on a appris à lire. Nous vivons en réalité un bouleversement qui est comparable au passage du cheval à l’automobile. L’impression que tout va bien trop vite est saisissante. Si nous nous sentons parfois dépassés, nous ne devons pas nous condamner à vivre dans le passé. Le fondateur d’une startup n’est pas un individu hors sol, il sait d’où il vient. Il est l’embryon potentiel d’une industrie. Je citerai l’exemple d’Allo Resto car c’est un Tourangeau Sébastien Forest qui l’a cofondée. Il est devenu en 20 ans le numéro 1 de la restauration livrée. Tout ceci pour dire que notre ville doit répondre à une double injonction : d’un côté, elle doit, par son cadre naturel, en partie classé au patrimoine mondial de l’Humanité, nous permettre d’échapper à l’aliénation technologique ; de l’autre, elle doit démontrer qu’elle peut prendre part à cette révolution numérique. Quoi qu’il en soit, et à toutes époques, il vaut mieux maîtriser que subir une révolution, numérique dans le cas présent.


La notion même de « métropole » est une invention américaine qui remonte aux années 30 (les metropolitan areas). Quand on n’est pas soi-même le président de la métropole alors qu’on est maire de la ville-centre, que l’on n’est plus le maître de ses propres aménagements, de quoi est-on vraiment « le patron » ?
Il y a deux réponses possibles à cette question, l’une administrative, l’autre politique. La première oblige à rappeler qu’une série de compétences a glissé de la Ville à la Métropole, avec pour but la mutualisation de nos moyens sur une zone urbaine homogène, c’est-à-dire une zone à l’intérieur de laquelle les citoyens ont des échanges au quotidien entre eux. Il se peut que, demain, la métropole (300 000 habitants) soit constituée de plus de communes pour atteindre jusqu’à 500 000 habitants sur un département qui en compte 600 000. Il est plus intelligent de se mettre à plusieurs sur des sujets comme la voirie, espaces verts, déchets, etc. C’est le sens qu’a donné le législateur à la métropolisation. Ensuite, sur l’aspect politique de la question, le maire reste l’élu de proximité par excellence, celui qui conduit la politique des Tourangeaux ou porte leur voix, et cela perdurera. Les communes sont des « influenceurs » très puissants. Regardez Sainte-Radegonde et Saint-Symphorien, ces deux communes ont été absorbées par Tours, il y a un peu plus d’un demi-siècle et pourtant leur identité reste prégnante.

Est-on sûr que les Tourangeaux eux-mêmes avaient l’envie de devenir « métropole » ?
Les Tourangeaux ont besoin, pour commencer, que ce nouveau pouvoir métropolitain soit un peu plus clarifié. C’est un niveau administratif supplémentaire. Ce sera encore plus vrai en 2022, puisque la loi prévoit des élections autonomes. Nous élirons dans quatre ans des conseillers municipaux et également des conseillers communautaires. Tours a pour l’heure 11 conseillers métropolitains sur 55, demain, elle en aura 38 sur 83. Il faudrait donc à peine retenir la photographie présente car la mutation dans les trois-quatre ans à venir sera encore importante. Ce que je puis dire, c’est que la présidence ou la vice-présidence d’un tel établissement, en plus d’une charge municipale, va devenir complexe pour le maire de Tours. Car d’un côté, il doit suivre et gérer sa ville, avec des diminutions de budgets importants, et de l’autre, doit maîtriser des dossiers pouvant concerner Berthenay ou Luynes... La charge est très lourde. Le temps physique de réunions est extrêmement élevé. Je n’ai pas interrogé le désir de métropole des Tourangeaux, mais il faut vraiment « avoir l’envie » pour mener cette double mission. Cumuler d’autres responsabilités politiques en d’autres temps, concentrer d’autres pouvoirs, quand la loi le permettait encore, m’apparaît a posteriori comme quelque chose de follement déraisonnable.

Votre livre, paru en 1995, Comment devenir riche et célèbre sans vraiment le mériter (Albin Michel), très sarcastique, présente en couverture, une caricature signée du regretté Cabu.
Quel souvenir ceci évoque-t-il chez vous ?

L’ouvrage était ironique, mordant. Il avait pour objectif de démontrer à quel point les gens s’en remettaient à une vision biaisée de la réalité qu’à la réalité même. C’était affolant de voir comment l’on peut construire son opinion à partir de données irrationnelles. Cet ouvrage tiendrait de la rigolade aujourd’hui tant Internet a démultiplié la puissance de la rumeur, notamment, qui, elle-même, fait ou défait en un clic les réputations. Tout cela influe sur le processus de décision. Les mécanismes en eux-mêmes n’ont pas changé : il faudrait devancer les attentes d’un certain public pour le satisfaire et tenter, en permanence, de donner le change par rapport à cela, au détriment d’intérêt supérieur. Le grand public, lui, ne gratte pas beaucoup ; il se forge des convictions sur le détail ou l’apparence. Les journalistes sont totalement partie prenante du phénomène, ils sont les premiers à surenchérir à coup de « petites phrases ». Ceci étant, dès lors qu’on aborde le fond, faut-il reconnaître que le grand public accroche rarement. C’est un cercle vicieux. En 2017, nous avons produit plus d’informations que dans toute l’histoire de notre civilisation. À décharge, nous sommes tous face à une telle production d’informations que nous sommes de plus en plus incapables de la décrypter et d’ailleurs, et personne ne souhaite vraiment s’arrêter pour le faire.

La mémoire revêt-elle selon vous un enjeu majeur ?
Quand les historiens du futur se pencheront sur ce début de siècle, ils constateront une déperdition massive de la mémoire. Cela coïncidera avec l’apparition d’un réflexe dangereux, qui consiste à tout abandonner à la mémoire de nos ordinateurs. Prenez la photographie. Nous sommes passés de l’argentique au numérique. Depuis, nous photographions tout et n’importe quoi. Il ne s’agit même plus de vouloir mémoriser un instant, mais de prendre une photo pour prendre une photo. Or, nous aurons de plus en plus de mal à stocker ces données numériques, plus encore à faire le tri. Avec les photos argentiques, nous nous appliquions, de la prise de vue jusqu’au développement, nous y mettions du sens et de la sensibilité et, matériellement, ces films argentiques seront encore là dans 500 ans. Un disque dur, quant à lui, est non seulement énergivore, à la limite du vraisemblable, mais sa nature est d’une grande obsolescence.

Cette question, tout chose relative étant, impacte-t-elle votre manière de conduire les affaires de Tours ?
Il faut faire en sorte de ne pas laisser aux générations suivantes de la virtualité, du vent. Nous devons léguer des preuves d’intelligence, concrètes, durables. À l’échelle d’un territoire comme Tours, elles se manifesteront par notre façon d’avoir su conserver et consolider, le temps de notre passage, ce qui a toujours produit ici du beau, par-delà le temps et les progrès technologiques. Pour le reste, ce sera toujours affaire de « Comédie humaine ».